10.
Pour l’un, il ne reste que la mort
Ma fuite vers la liberté
J’avais allumé une bombe. La mèche brûlait, il n’était pas possible de l’éteindre. J’avais choisi la vie. Pour le ravisseur, il ne restait que la mort.
Le jour commença comme tous les autres – sur commande de la minuterie. J’étais sur mon lit en hauteur, lorsque la lumière du cachot s’alluma et me réveilla d’un rêve confus. Je restai allongée encore un moment et tâchai de distinguer un sens dans mes lambeaux de rêve, mais plus j’essayais de les retenir, plus ils m’échappaient. Seul un vague sentiment me resta, auquel je réfléchis étonnée. Une profonde résolution. Je n’avais plus ressenti cela depuis longtemps.
Au bout d’un moment, la faim me fit sortir du lit. J’avais été privée de repas du soir et mon estomac gargouillait. Poussée par l’envie de quelque chose à manger, je descendis l’échelle. Mais avant d’arriver à terre, je me souvins que je n’avais plus rien du tout : le ravisseur m’avait donné la veille un unique morceau de gâteau pour le petit déjeuner, que j’avais avalé le soir même. Frustrée, je me brossai les dents pour éliminer le goût légèrement acide de mon estomac vide. Puis je regardai autour de moi, indécise. Mon cachot était très en désordre ce matin-là, des vêtements gisaient un peu partout, sur mon bureau s’accumulaient les papiers. D’autres jours, j’aurais aussitôt commencé à ranger pour garder ma minuscule chambre aussi ordonnée que possible, mais ce matin-là, je n’en avais pas envie. Je ressentais une curieuse distance vis-à-vis de ces quatre murs, qui étaient pourtant devenus mon chez-moi.
Dans une courte robe rouge orangé dont j’étais très fière, j’attendis que le ravisseur m’ouvre la porte. Je ne portais d’habitude que des leggings et des tee-shirts tachés de peinture, un pull-over à col roulé du ravisseur pour les jours froids et quelques simples affaires propres pour les rares sorties auxquelles je l’avais accompagné les mois précédents. Dans cette robe, je pouvais me sentir comme une fille normale. Le ravisseur me l’avait donnée en récompense du jardinage. Au printemps suivant, pour mes dix-huit ans, il m’avait de nouveau fait travailler dehors sous sa surveillance. Il devenait imprudent, il y avait un risque permanent que les voisins me voient. Deux fois déjà, son cousin avait salué par-dessus la grille tandis que j’arrachais les mauvaises herbes. « Une aide », avait-il dit de façon lapidaire lorsque le voisin m’avait saluée. Celui-ci fut satisfait de cette réponse, et j’étais de toute façon incapable de répondre quoi que ce soit.
Lorsque enfin la porte de mon cachot s’ouvrit, je vis Priklopil d’en bas, debout sur les hautes marches de quarante centimètres. Une vue qui me faisait encore peur après tout ce temps. Priklopil avait toujours l’air si grand, une ombre surpuissante, déformée par la lumière électrique – comme un geôlier de film d’horreur. Mais, ce jour-là, il ne me parut pas menaçant. Je me sentais forte et sûre de moi.
— Est-ce que je peux enfiler une culotte ? demandai-je avant même de le saluer.
Le ravisseur me regarda, étonné.
— Il n’en est pas question, répondit-il.
Dans la maison, je devais toujours travailler à moitié nue et dans le jardin, je n’avais par principe pas le droit de porter de sous-vêtements. C’était l’une de ses méthodes pour me rabaisser.
— S’il te plaît, c’est beaucoup plus agréable, ajoutai-je.
Il secoua énergiquement la tête :
— Certainement pas. Qu’est-ce qui te prend ? Allez viens, maintenant.
Je le suivis dans le petit renfoncement et attendis qu’il ait lui-même franchi le passage. La lourde porte de béton ventrue, qui était devenue un décor important de ma vie, était ouverte. Lorsque je voyais ce colosse en béton armé, je sentais chaque fois une boule me serrer la gorge. J’avais eu une chance inouïe les années précédentes, un accident du ravisseur aurait signifié mon arrêt de mort. La porte ne pouvait s’ouvrir de l’intérieur et était introuvable de l’extérieur. La scène défilait sous mes yeux : je comprenais au bout de quelques jours que l’homme avait disparu. Je me voyais tourner comme une folle dans ma chambre tandis qu’une frayeur mortelle me saisissait. Avec mes dernières forces je parviendrais peut-être à casser les deux portes en bois. Mais cette porte de béton déciderait de ma vie et de ma mort. Je mourrais de faim et de soif devant elle.
C’était à chaque fois un soulagement de pouvoir ramper derrière l’homme par l’étroit passage. Une nouvelle matinée venait de commencer où il avait ouvert la porte, où il ne m’avait pas laissée tomber. Une nouvelle fois, j’étais sortie de ma tombe pour la journée. Tout en montant les marches jusqu’au garage, j’inspirais l’air dans mes poumons. J’étais en haut.
Le ravisseur m’ordonna de lui préparer deux tartines de confiture. L’estomac gargouillant, je le regardai mordre dedans avec plaisir. Ses dents faisaient de petites empreintes. Du pain délicieux et croustillant avec du beurre et de la confiture d’abricot. Je n’en eus pas une miette – j’avais déjà eu mon gâteau, après tout. Je n’aurais jamais osé lui avouer que j’avais déjà dévoré le morceau sec la veille. Après le petit déjeuner de Priklopil, je fis la lessive et allai à l’éphéméride dans la cuisine. Comme chaque matin, j’arrachai la petite feuille avec les chiffres en caractère gras et la froissai. Je regardai longtemps la nouvelle date : 23 août 2006. C’était le 3 096e jour de ma captivité.
Wolfgang Priklopil était de bonne humeur ce jour-là. Cela devait être le début d’une nouvelle ère, le commencement d’une époque plus légère, sans soucis d’argent. Ce matin-là allaient se produire deux événements décisifs. Premièrement, il voulait se débarrasser de la vieille fourgonnette, dans laquelle il m’avait enlevée huit ans auparavant. Deuxièmement, il avait mis une annonce pour l’appartement que nous avions rénové ces derniers mois. Il l’avait acheté six mois auparavant dans l’espoir que le loyer nous soulagerait de la continuelle pression financière que lui coûtait son crime. L’argent venait, me racontait-il, de son activité avec Holzapfel.
Mon dix-huitième anniversaire était passé depuis peu lorsqu’il m’avait réveillée un matin :
— Il y a un nouveau chantier. On file dans la Hollergasse.
Sa joie était contagieuse, et j’avais absolument besoin de nouveauté. Le jour magique de mon passage à l’âge adulte était passé, et c’est à peine si quelque chose avait changé. J’étais tout aussi surveillée et opprimée que toutes les années précédentes. Mais en moi quelque chose avait définitivement changé. Je ne me demandais plus si, tout compte fait, le ravisseur n’avait pas raison et si je n’étais pas mieux sous sa coupe que dehors. J’étais adulte maintenant, mon deuxième moi me tenait fermement la main, et je savais exactement que je ne voulais plus continuer à vivre ainsi. J’avais vécu l’époque de mon enfance comme esclave, punching-ball, femme de ménage et compagne d’un ravisseur et m’étais faite à ce monde tant que je ne pouvais faire autrement. Mais ce temps était révolu. Dans mon cachot, je me remémorai régulièrement tous les projets que j’avais échafaudés pour ce moment-là. Je voulais être autonome. Devenir actrice, écrire des livres, faire de la musique, me frotter à d’autres gens, être libre. Je n’acceptais plus d’être prisonnière ad vitam aeternam de ses fantasmes. Je n’avais plus qu’à attendre la bonne occasion. Peut-être que le nouveau chantier allait apporter quelque chose. Après toutes ces années pendant lesquelles j’avais été enchaînée à la maison, j’avais pour la première fois le droit de travailler dans un autre lieu. Sous la surveillance étroite du ravisseur, certes, mais tout de même.
Je me souviens encore exactement de notre premier trajet dans la Hollergasse. Le ravisseur ne prit pas le plus court chemin par l’autoroute, il était trop radin pour payer le péage. Il s’engagea donc dans le bouchon du périphérique de Vienne. C’était le petit matin, des deux côtés de la fourgonnette blanche se pressaient les retardataires du trafic matinal. J’observais les gens derrière leur volant. Depuis un petit bus à côté de nous, des hommes me regardaient avec des yeux fatigués. Ils étaient assis serrés les uns contre les autres, visiblement des travailleurs d’Europe de l’Est que des entrepreneurs bien de chez nous venaient chercher le long des routes aux sorties des villes et qu’ils redéposaient le soir. Je me sentis tout d’un coup comme ces saisonniers : pas de papiers, pas de permis de travail, exploitable à merci. Une réalité que ce matin-là, je ne supportai pas. Je m’enfonçai dans mon siège et m’abandonnai à mon rêve éveillé. Je suis avec mon chef, en route pour mon travail normal et réglementé – comme tous les autres banlieusards dans les voitures à côté de nous. Je suis une experte dans mon domaine et mon chef attache beaucoup d’importance à mes conseils. Je vis dans un monde adulte, dans lequel j’ai une voix que l’on entend.
Nous avions traversé presque toute la ville, lorsque Priklopil prit la Mariahilferstrasse au niveau de la gare de l’ouest et s’éloigna du centre, puis il longea un petit marché, et nous obliquâmes finalement dans une ruelle, où il gara la voiture. L’appartement était au premier étage d’un immeuble délabré. Priklopil attendit longtemps avant de me laisser descendre, il craignait que quelqu’un ne nous voie et voulait me pousser sur le trottoir au moment où il n’y aurait personne. Je laissai glisser mon regard dans la rue : de petits garages, des marchands turcs de quatre-saisons, des snacks kebabs et de minuscules bars louches agrémentaient le tableau de ces vieux bâtiments gris de la fin du XIXe siècle, qui servaient déjà à l’époque de cages à lapins pour les masses d’ouvriers des pays de la Couronne. Le quartier était encore à notre époque essentiellement peuplé d’immigrés. Nombre de bâtiments n’avaient toujours pas de salle de bains, les toilettes se trouvaient sur le palier et il fallait les partager avec les voisins. C’est un de ces appartements qu’avait acheté le ravisseur.
Il attendit que la rue soit vide, puis il me poussa jusque dans la cage d’escalier. La peinture aux murs s’écaillait, la plupart des boîtes aux lettres avaient été forcées. Lorsqu’il ouvrit la porte en bois et me poussa à l’intérieur de l’appartement, je n’en crus pas mes yeux tant il était petit : dix-neuf mètres carrés – à peine quatre fois la taille de mon cachot. Une chambre avec une fenêtre, qui donnait sur la cour. L’air sentait le renfermé, les émanations corporelles, le moisi, la vieille graisse. Le tapis qui avait dû être vert foncé un jour avait pris une couleur gris-brun indéfinissable. J’inspirais profondément. Un dur labeur m’attendait là.
À partir de ce moment, il m’emmena avec lui dans la Hollergasse pendant la semaine. Il ne me laissait enfermée au cachot que les jours où il avait d’autres choses à régler. Nous sortîmes d’abord les vieux meubles usés de l’appartement pour les déposer dans la rue. Une heure plus tard, alors que nous quittions l’immeuble, ils n’étaient plus là : pris par des voisins qui possédaient tellement peu que même ce mobilier faisait leur affaire. Puis nous commençâmes les rénovations. Je passai deux jours entiers à retirer l’ancienne moquette. Sous une épaisse couche de saleté apparurent les traces d’une deuxième moquette dont la colle s’était si bien amalgamée à la sous-couche que je dus la racler centimètre par centimètre. Finalement, nous coulâmes une nouvelle chape de béton par-dessus, puis nous posâmes un parquet stratifié – le même que dans le cachot. Nous arrachâmes le papier peint des murs, lissâmes les fissures et les trous et collâmes de nouveaux lés qu’il fallut recouvrir de blanc. Dans la petite pièce, nous installâmes un coin cuisine miniature et une minuscule salle de bains, à peine plus grande que la douche et le tapis neuf devant.
Je trimais comme un forçat. Creuser, porter, poncer, mastiquer, porter le carrelage. Poser le papier peint au plafond debout sur un madrier en équilibre entre deux échelles. Extirper les meubles. Le travail, la faim et le combat perpétuel avec une circulation sanguine déficiente me prenaient tellement d’énergie que toute idée de fuite avait été reléguée très loin. Au début, j’avais encore attendu le moment où le ravisseur m’aurait laissée seule. Mais il n’y en avait pas. J’étais sous surveillance permanente. J’étais presque étonnée de voir le mal qu’il se donnait pour m’empêcher de fuir. Lorsqu’il allait aux toilettes dans le couloir, il mettait de lourdes planches et des poutres devant la fenêtre afin que je ne puisse pas l’ouvrir facilement pour appeler au secours. Lorsqu’il savait qu’il resterait plus de cinq minutes dehors, il vissait même les planches. Même ici, il me construisait une prison. Lorsque la clé tournait dans la serrure, je me sentais aussitôt remise au cachot. La peur qu’il lui arrive quelque chose et que je puisse mourir dans cet appartement me saisissait là aussi. Je respirais de soulagement lorsqu’il revenait.
Aujourd’hui, cette peur me paraît étrange. Je me trouvais dans un immeuble et j’aurais pu crier ou cogner contre les murs. Là, on m’aurait certainement retrouvée rapidement. Ma peur ne s’expliquait pas de façon rationnelle, elle était née dans le cachot et avait pris définitivement possession de moi.
Un jour, un inconnu entra dans l’appartement.
Nous venions de monter à l’étage le parquet stratifié, la porte était entrebâillée, lorsqu’un vieux monsieur aux cheveux grisonnants entra et nous salua d’une voix forte. Son allemand était si mauvais que je le compris à peine. Il nous souhaitait la bienvenue et voulait visiblement engager une conversation de bon voisinage, évoquant le temps et les rénovations. Priklopil me poussa derrière lui et le chassa de quelques mots secs. Je sentais la panique s’emparer de lui et me gagner. Bien que cet homme eût pu me sauver, j’étais presque oppressée par sa présence tant j’avais intériorisé la perspective du ravisseur.
Le soir, dans mon réduit, allongée sur le lit, je ne cessais de me repasser le film. Avais-je mal agi ? Aurais-je dû crier ? Avais-je une nouvelle fois laissé passer une chance décisive ? Il fallait absolument que je m’entraîne pour agir avec détermination la fois suivante. Je m’imaginais le chemin depuis ma place, derrière le ravisseur, jusqu’au voisin comme un saut au-dessus d’un gouffre. Je me voyais précisément prendre mon élan, courir jusqu’au bord du précipice et sauter. Mais j’avais beau faire, une image ne m’apparaissait pas : je ne me voyais jamais atterrir de l’autre côté. Même dans mes fantasmes, Priklopil me rattrapait à chaque fois par le tee-shirt et me tirait en arrière. Les rares fois où il ne parvenait pas à m’attraper, je restais en l’air pendant des secondes au-dessus du précipice avant de tomber dans le vide. C’était une vision qui me torturait toute la nuit. Un symbole signifiant que j’étais tout près, mais qu’au moment décisif, j’échouerais encore.
Quelques jours plus tard, le voisin nous aborda de nouveau. Cette fois-ci, il avait une pile de photos à la main. Priklopil me poussa aussitôt discrètement sur le côté, mais je pus distinguer quelques clichés. C’était des portraits de famille, sur lesquels on le voyait dans son ancienne patrie, la Yougoslavie, et la photo d’une équipe de football. Tout en tendant ses photos sous le nez de Priklopil, le voisin ne s’arrêtait pas de parler. À nouveau, je ne compris que des bribes. Non, il était impossible de sauter par-dessus le précipice. Comment me faire seulement comprendre de cet aimable monsieur ? Saisirait-il ce que je lui chuchoterais à un moment où je ne serais pas surveillée, moment qui ne s’offrirait de toute façon certainement pas ? Natascha comment ? Qui a été enlevé ? Et même s’il me comprenait, que se passerait-il alors ? La police ne le croirait certainement pas. Et même si une voiture de police se mettait en route pour la Hollergasse, le ravisseur aurait eu largement le temps de m’attraper et de me charger discrètement dans la voiture. Ce qui se passerait ensuite, je préférais ne pas y penser.
Non, cet immeuble ne m’offrirait aucune chance d’évasion. Mais elle viendrait, j’en étais plus que jamais persuadée. Il fallait juste que je la reconnaisse à temps.
En ce printemps 2006, le ravisseur sentit que j’essayais de lui échapper. Il était incontrôlé et colérique, ses sinus le torturaient régulièrement, surtout la nuit. Le jour, il multipliait les humiliations. Elles étaient toujours plus absurdes. « Ne réponds pas ! » fulminait-il dès que j’ouvrais la bouche, même lorsqu’il m’avait posé une question. Il exigeait une obéissance absolue.
— Qu’est-ce que c’est que cette couleur ? me lança-t-il une fois en désignant un pot de peinture noire.
— Noir, répondis-je.
— Non, c’est rouge. C’est rouge parce que je le dis. Dis que c’est rouge !
Si je refusais, une fureur incontrôlable s’emparait de lui et cela durait plus longtemps que jamais. Les coups tombaient peu après, il s’acharnait parfois si longtemps sur moi que cela me semblait durer des heures entières. Plus d’une fois je perdis connaissance avant qu’il ne me traîne de nouveau sur les marches de la cave, m’enferme et me laisse dans le noir.
J’avais beaucoup de mal à résister à un réflexe fatal : refouler les mauvais traitements plus vite que ne guérissaient mes blessures. Il eût été plus facile de m’y abandonner. C’était comme un tourbillon qui, une fois qu’il m’avait attrapée, me repoussait sans cesse dans le fond, tandis que j’entendais ma propre voix murmurer : « Mon petit monde à moi. Tout va bien. Il ne s’est rien passé. »
Il fallait que je résiste de toutes mes forces à ce tourbillon et que je me ménage de petites îles salvatrices, comme la feuille sur laquelle je notais désormais chaque maltraitance. Lorsque je regarde aujourd’hui ce bloc d’écolier sur lequel, d’une écriture bien soignée, j’ai reporté et illustré de dessins minutieux toutes ces brutalités, j’en ai le vertige. À l’époque, je les notais en prenant une grande distance, comme un travail scolaire :
15 avril 2006
Une fois il m’a frappé la main droite si fort et si longtemps que j’ai littéralement senti mon sang couler intérieurement. Tout le dos de ma main était bleu et rougeâtre, les hématomes atteignaient la paume de la main et en dévoraient toute la surface. Puis il m’a mis un coquard (à droite aussi), oscillant entre le rouge, le bleu et le vert, et qui est d’abord resté confiné au coin extérieur avant de gagner la paupière supérieure.
D’autres mauvais traitements de ces derniers jours, pour autant que je les aie encore en mémoire et que je ne les aie pas refoulés : dans le jardin, parce que je n’avais pas osé monter à l’échelle, il m’a attaquée avec des ciseaux de jardinage. J’ai une plaie verdâtre au-dessus de la cheville droite, la peau s’est ouverte facilement. Puis il m’a jeté un seau plein de terre contre le bassin, qui a laissé une affreuse marque rouge-brun. Une fois, par peur, j’ai refusé de monter avec lui. Il a arraché la prise du mur et m’a jeté dessus la minuterie et puis tout ce qu’il pu trouver sur le mur. J’en ai récolté une éraflure sanguinolente rouge vif au genou et au mollet. Puis j’ai aussi un hématome violet noirâtre d’environ huit centimètres sur le bras gauche, je ne sais plus d’où. Plusieurs fois il m’a donné des coups de pied et m’a battue, aussi sur la tête, et j’en sors à chaque fois avec des bosses douloureuses. Il m’a frappée deux fois la lèvre jusqu’au sang, et une fois jusqu’à ce que ma lèvre inférieure prenne la taille d’un petit pois (légèrement bleutée). Une fois, il m’a fait comme une ride à droite sous la bouche. Et puis ma joue droite est aussi ouverte (je ne sais plus à cause de quoi). Une fois il m’a jeté une caisse à outils sur les pieds, et j’en ai récolté de larges hématomes vert pastel. Il m’a souvent frappée avec une clé anglaise ou avec n’importe quoi d’autre sur le dos de la main. J’ai deux hématomes noirâtres symétriques sous les deux omoplates et le long de la colonne vertébrale.
Aujourd’hui il m’a tapée du poing sur l’œil droit, ça a fait comme un éclair, et aussi sur mon oreille droite, j’ai ressenti une douleur perçante, un tintement et un craquement. Puis il a continué à me frapper sur la tête.
Dans les bons jours, il continuait de se représenter notre avenir commun.
— Si seulement je pouvais croire que tu ne t’enfuiras pas, soupira-t-il un soir à la table de la cuisine, je pourrais t’emmener partout. J’irais avec toi au lac Wolfgang ou Neusiedl et je t’achèterais une robe d’été. On pourrait aller nager et skier en hiver. Mais pour cela, il faut que je puisse compter sur toi. Tu t’enfuiras, c’est sûr.
Cet homme qui m’avait torturée pendant huit ans me fit à cet instant infiniment pitié. Je ne voulais pas le blesser et lui accordai l’avenir rose bonbon qu’il espérait tant. Il avait l’air si désespéré, si seul face à lui-même et à son crime que j’oubliais presque que j’étais sa victime – et pas responsable de son bonheur. Mais je ne me laissai jamais complètement aller à croire que tout s’arrangerait pour le mieux si seulement je voulais bien coopérer. On ne peut obliger personne à obéir indéfiniment, et encore moins à aimer.
Malgré cela, je lui jurais dans ces moments-là de toujours rester avec lui et le consolais :
— Je ne m’enfuirai pas, je te le promets. Je resterai toujours avec toi.
Il ne me croyait pas évidemment, et cela me brisait le cœur de lui mentir. Nous oscillions tous les deux entre être et paraître.
J’étais présente physiquement, mais dans mon imaginaire je m’étais enfuie depuis longtemps, même si je ne réussissais toujours pas à me représenter l’atterrissage de l’autre côté. Arriver soudain dans le monde réel extérieur m’effrayait. Parfois, j’en venais à penser que je me suiciderais dès que j’aurais quitté le ravisseur ; je ne supportais pas l’idée que ma liberté le conduise pour des années en prison. Naturellement, je voulais protéger les autres de cet homme capable de tout, mais je ne garantissais même pas cette protection en concentrant son énergie sur moi. Il fallait que ce soit la police et la justice qui l’empêchent de commettre d’autres crimes, mais cette pensée ne m’apportait aucune satisfaction, je ne pouvais trouver de désir de vengeance en moi – au contraire : en le livrant à la police, il me semblait répéter le crime qu’il avait commis sur moi. D’abord il m’avait enfermée, puis je veillais à ce qu’il le soit lui-même. Dans ma vision altérée des choses, l’acte ne serait pas réparé, mais aggravé. Le mal sur terre ne serait pas allégé, mais démultiplié.
Toutes ces réflexions n’étaient en quelque sorte que la conclusion logique du délire émotionnel auquel j’étais en proie depuis des années. Délire causé par l’alternance permanente entre violence et pseudo-normalité du ravisseur, mes stratégies de survie et le refoulement de ce qui menaçait de me tuer jusqu’à ce que le noir ne soit plus noir et le blanc ne soit plus blanc, mais que tout devienne une brume grisâtre dans laquelle je perdais l’orientation. J’avais tellement intériorisé tout cela qu’à certains moments, trahir le ravisseur me semblait plus grave que trahir ma propre vie. Peut-être devais-je tout simplement me contenter de mon destin, pensai-je plus d’une fois lorsque je menaçais de sombrer et que je perdais de vue mes petites îles salvatrices.
D’autres jours, je me cassais la tête à me demander comment on m’accueillerait après toutes ces années. Les images du procès de Dutroux étaient encore présentes à mon esprit. Tout comme ses victimes, je ne voulais pas qu’on me dise quoi faire. Victime depuis huit ans, je ne voulais pas passer le reste de ma vie avec cette étiquette. J’imaginais très exactement comment je m’y prendrais avec les médias : de préférence, il fallait qu’on me laisse tranquille, mais s’il fallait absolument parler de moi, alors jamais avec mon seul prénom. Je voulais entrer dans la vie comme une adulte, et je voulais choisir moi-même avec quels médias je parlerais.
C’était un soir, début août, je dînais à la table de la cuisine avec Priklopil. Sa mère avait mis une salade de saucisses au frigo. Il me donna les légumes ; quant à la saucisse et au fromage, il en fit un tas sur son assiette. Je mâchais lentement un morceau de poivron dans l’espoir de tirer le maximum d’énergie de chaque fibre rouge. J’avais bien pris un peu de poids, je pesais alors quarante-deux kilos, mais le travail dans la Hollergasse m’avait vidée. Dans ma tête en revanche, j’étais bien réveillée. Avec la fin des travaux de rénovation venait de s’achever un nouveau chapitre de ma captivité. Quelle serait la prochaine étape ? La folie tout à fait normale de tous les jours ? La fraîcheur de l’été au bord du lac Wolfgang, agrémentée de maltraitances et d’humiliations, avec une robe en guise de susucre ? Non, je ne voulais plus mener cette vie.
Le jour suivant, nous travaillions dans la fosse de réparation du garage. Au loin, j’entendais une mère appeler son enfant. De temps en temps un bref courant d’air apportait un parfum d’été et de gazon fraîchement tondu tandis que nous rafraîchissions les protections du dessous de caisse de la vieille fourgonnette blanche. J’éprouvais des sentiments partagés en passant la couche de graisse au pinceau. C’était la voiture dans laquelle il m’avait enlevée et qu’il voulait maintenant revendre. Non seulement le monde de mon enfance était relégué dans un lointain inaccessible mais voilà que disparaissaient aussi les reliques des premiers temps de ma captivité. Cette voiture constituait le dernier lien avec le jour de mon enlèvement et je travaillais moi-même à le faire disparaître. Il me semblait qu’à chaque coup de pinceau je scellais mon avenir dans la cave.
— Tu nous as conduits dans une situation où seul l’un de nous peut survivre, dis-je soudain.
Le ravisseur me regarda, surpris. Je ne me laissais pas troubler.
— Je te suis vraiment reconnaissante de ne pas m’avoir tuée et tu t’es bien occupé de moi, c’était vraiment gentil de ta part. Mais tu ne peux m’obliger à vivre avec toi. Je suis un être à part entière, avec ses propres envies. Cette situation doit prendre fin.
Wolfgang Priklopil me prit le pinceau des mains pour toute réponse. Je voyais sur son visage qu’il était profondément effrayé. Toutes ces années, il devait avoir redouté cet instant, celui où il devenait évident que toute son oppression n’avait rien donné et qu’il n’était pas parvenu à me briser. Je continuai :
— Il est naturel que je parte. Tu aurais pu t’y attendre depuis le début. L’un de nous doit mourir, il n’y a pas d’autre issue. Ou tu me tues, ou tu me libères.
Priklopil secoua lentement la tête.
— Je ne ferai jamais une chose pareille, tu le sais très bien, dit-il doucement.
J’attendais qu’une partie quelconque de mon corps explose de douleur et m’y préparais intérieurement. Ne jamais laisser tomber. Ne jamais laisser tomber. Je ne me laisserai pas tomber. Voyant que rien ne se produisait et qu’il restait là devant moi sans bouger, j’inspirai profondément et prononçai la phrase qui changea tout :
— J’ai si souvent tenté de me suicider alors que c’est moi la victime ici. Il vaudrait bien mieux que tu te tues. Tu ne trouveras de toute façon plus d’autres issues. Si tu te tues, cela réglerait tous les problèmes en même temps.
À ce moment, quelque chose sembla se briser en lui. Je lus le désespoir dans ses yeux lorsqu’il se détourna sans un mot, et je pus à peine le supporter. Cet homme était un criminel – mais il était aussi la seule personne que j’avais dans ce monde. Comme en accéléré, je revis défiler des moments isolés des années passées. Je défaillis et m’entendis dire :
— Ne t’inquiète pas. Si je m’enfuis, je me jetterai aussitôt sous un train. Je ne te mettrai jamais en danger.
Le suicide m’apparaissait comme la plus haute forme de liberté, la solution à tout, à une vie de toute façon fichue depuis longtemps.
J’aurais à cet instant vraiment voulu reprendre ce que j’avais dit. Mais c’était dit : je m’enfuirais à la moindre occasion. Et l’un de nous n’y survivrait pas.
Trois semaines plus tard, je fixais l’éphéméride dans la cuisine. Je jetai la page arrachée dans la poubelle et me retournai. Je ne pouvais me permettre de cogiter trop longtemps : le ravisseur m’appelait pour le travail. La veille, j’avais dû l’aider à rédiger l’annonce pour l’appartement de la Hollergasse. Il m’avait apporté un plan de Vienne et une règle. Je mesurai le chemin entre le logement et la station de métro la plus proche, vérifiai l’échelle et calculai combien de mètres il fallait marcher. Ensuite il m’appela dans le couloir et m’ordonna de marcher rapidement d’une extrémité à l’autre. Il arrêta son chronomètre. Puis je calculai combien de temps il fallait à pied jusqu’aux stations de métro et de bus les plus proches. Dans sa maniaquerie, Priklopil voulait indiquer à la seconde près à quelle distance se trouvaient les transports publics. Une fois l’annonce prête, il demanda à son ami de la mettre sur Internet. Il respira profondément et sourit :
— Maintenant, tout sera plus facile.
Il semblait avoir complètement oublié notre discussion sur la fuite et la mort.
Vers la fin de la matinée du 23 août 2006, nous allâmes dans le jardin. Les voisins n’étaient pas là et je cueillis quelques fraises de la plate-bande devant la haie de troènes et ramassai aussi les derniers abricots autour de l’arbre. Ensuite je lavai les fruits dans la cuisine et les mis au réfrigérateur. Le ravisseur m’accompagnait pas à pas sans me quitter des yeux un instant.
Vers midi, il me conduisit à la petite cabane au fond à droite du jardin qui était séparé d’un petit chemin par un grillage. Priklopil veillait consciencieusement à ce que la porte soit toujours bien fermée. Il fermait même lorsqu’il quittait les lieux un court moment, par exemple pour battre le tapis de sa BMW. Entre la cabane et la porte du jardin stationnait la fourgonnette blanche qu’on devait venir chercher quelques jours plus tard. Priklopil alla chercher l’aspirateur, le brancha et m’ordonna de nettoyer soigneusement l’intérieur, les sièges et le tapis de sol. J’étais en plein travail quand son téléphone portable sonna. Il s’éloigna de quelques pas de la voiture, couvrit son oreille de la main et demanda deux fois : « Pardon ? » Aux bribes de phrases que je distinguais à travers le bruit de l’aspirateur, j’en conclus que cela devait être une personne intéressée par l’appartement. Priklopil semblait très content. Plongé dans sa discussion, il se retourna et s’éloigna de quelques mètres vers la piscine.
J’étais seule. Pour la première fois depuis le début de ma détention le ravisseur m’avait quittée des yeux. Je restai pétrifiée un instant devant la voiture, l’aspirateur à la main, et sentis un engourdissement s’emparer de mes jambes et de mes bras. Ma poitrine était comme prise dans un corset de fer. Je pouvais à peine respirer. Lentement je baissai la main tenant l’aspirateur. Des images confuses me traversaient la tête : Priklopil revenant et ne me trouvant pas, me cherchant et devenant fou. Un train qui déboule. Mon corps sans vie. Son corps sans vie. Des voitures de police. Ma mère. Le sourire de ma mère.
Puis tout alla très vite. Dans un geste d’une violence surhumaine, je m’arrachai au sable mouvant qui paralysait mes jambes. La voix de mon second moi me martelait : si tu avais été enlevée hier, tu courrais maintenant. Comporte-toi comme si tu ne connaissais pas le ravisseur. C’est un étranger. Cours. Cours. Bon dieu, cours !
Je laissai tomber l’aspirateur et me précipitai sur la porte du jardin. Elle était ouverte.
J’hésitai un instant. Devais-je aller à droite ou à gauche ? Où y avait-il du monde ? Où était la ligne de chemin de fer ? Je ne devais pas perdre la tête maintenant, ne pas avoir peur, ne pas me retourner, seulement partir. Je courus le long du petit chemin, tournai dans la Blaselgasse et courus vers les jardins qui s’étendaient le long de la route parallèle – des jardins ouvriers avec des cabanes construites au milieu. Dans mes oreilles, ce n’était que bruits confus, mes poumons me faisaient mal. J’étais sûre que le ravisseur se rapprochait à chaque seconde, je croyais entendre ses pas, sentais son regard dans mon dos. Un instant, je crus ressentir son souffle sur ma nuque. Mais je ne me retournai pas, s’il devait m’attraper et me jeter par terre, me ramener à la maison et me tuer, je m’en rendrais compte bien assez tôt. Tout sauf retourner au cachot. J’avais de toute façon choisi la mort, soit par le train soit par lui. La liberté de choisir, la liberté de mourir. C’était les choses folles qui me traversaient la tête tandis que je continuais de courir. Mais lorsque trois personnes vinrent à ma rencontre dans la rue, je sus que je voulais vivre. Et aussi que je vivrais.
Je me jetai sur eux et les apostrophai, haletante :
— Aidez-moi ! Il me faut un téléphone pour appeler la police ! S’il vous plaît !
Les trois me regardèrent étonnés ; un vieux monsieur, un enfant d’environ douze ans, et un troisième, peut-être le père de l’enfant.
— Ce n’est pas possible, dit-il.
Puis ils me contournèrent et poursuivirent leur chemin. Le plus vieux se retourna encore une fois :
— Désolé, je n’ai pas mon portable sur moi.
Les larmes me montèrent aux yeux. Qu’étais-je pour ce monde là-dehors ? Je n’y avais pas de vie, j’étais une clandestine, une personne sans nom et sans histoire. Et si on ne croyait pas mon histoire ?
Je restai tremblante sur le trottoir, cramponnée à une grille. Où aller ? Je devais descendre cette rue, Priklopil avait certainement remarqué mon absence. Je fis quelques pas en arrière, entrai dans un jardin par une grille assez basse et allai sonner à la maisonnette, mais rien ne bougea, je ne voyais personne. Je courus encore, sautai par-dessus les haies et les plates-bandes d’un jardin à l’autre. Enfin je vis une vieille dame par une fenêtre ouverte. Je frappai contre le chambranle et appelai doucement :
— S’il vous plaît, aidez-moi ! Appelez la police ! Je suis victime d’un enlèvement, appelez la police !
— Que faites-vous dans mon jardin ? Qu’est-ce que vous voulez ? me cria une voix à travers la vitre, tandis que la dame me dévisageait, méfiante.
— S’il vous plaît, appelez la police ! Vite ! répétai-je essoufflée. Je suis victime d’un enlèvement. Mon nom est Natascha Kampusch… S’il vous plaît, appelez la police de Vienne. Dites-leur qu’il s’agit d’un enlèvement. Il ne faut pas qu’ils viennent en voiture de police. Je suis Natascha Kampusch.
— Et pourquoi venez-vous justement chez moi ?
Je tressaillis, mais vis alors qu’elle hésitait.
— Attendez près de la haie. Et ne marchez pas sur mon gazon !
J’acquiesçai sans un mot, tandis qu’elle se détournait et disparaissait de mon champ de vision. Pour la première fois depuis sept ans, j’avais prononcé mon nom. J’étais revenue.
Je restai près de la haie et attendis. Les secondes passaient, mon cœur battait à tout rompre. Je savais que Wolfgang Priklopil me verrait et j’avais une peur panique qu’il disjoncte complètement. Au bout d’un moment, je vis arriver derrière les grilles des jardins deux voitures de police avec gyrophare bleu. Soit la dame n’avait pas transmis ma requête, soit la police n’en avait pas tenu compte. Deux jeunes policiers descendirent et pénétrèrent dans le petit jardin.
— Restez où vous êtes et levez les mains en l’air ! m’aboya l’un des deux.
Ce n’est pas comme ça que je m’étais imaginé mon premier contact avec la liberté. Contre la haie, les mains en l’air comme une criminelle, j’expliquai à la police qui j’étais.
— Mon nom est Natascha Kampusch. Vous devez avoir entendu parler de mon histoire. J’ai été enlevée en 1998.
— Kampusch ? répondit l’un des policiers.
J’entendais la voix du ravisseur : Tu ne manqueras à personne. Ils sont tous contents que tu sois partie.
— Date de naissance ? Adresse ?
— 17 février 1988, domiciliée au 27, Rennbahnweg, montée 38, septième étage, porte 18.
— Enlevée quand et par qui ?
— En 1998. J’ai été séquestrée dans une maison au 60, Heinestrasse. Le ravisseur s’appelle Wolfgang Priklopil.
Il n’aurait pu y avoir de plus fort contraste entre l’enregistrement neutre des faits et le mélange d’euphorie et de panique qui me secouait littéralement.
La voix du policier, qui par radio vérifiait mes dires, ne pénétrait que lentement dans mon oreille. La tension me déchirait presque intérieurement. J’avais parcouru quelques centaines de mètres à peine, la maison du ravisseur ne se trouvait qu’à deux pas. J’essayais d’inspirer et d’expirer régulièrement pour contenir ma peur. Je ne doutais pas une seconde qu’il lui serait facile de balayer de son chemin ces deux policiers. J’étais comme figée à la haie et écoutais anxieusement. Des chants d’oiseaux, une voiture au loin. Le calme avant la tempête. Les tirs allaient bientôt pleuvoir. Je bandai mes muscles. J’avais enfin sauté. Et étais arrivée de l’autre côté. J’étais prête à me battre pour ma nouvelle liberté.
URGENT
Affaire Natascha Kampusch : Femme affirmant être portée disparue
Police tente de déterminer son identité
Vienne (APA) – L’affaire Natascha Kampusch, disparue il y a plus de huit ans, prend une tournure surprenante : une jeune femme affirme être la petite fille recherchée depuis le 2 mars 1998. La police criminelle a enregistré les données pour vérifier l’identité de cette femme. « Nous ne savons pas s’il s’agit de la personne disparue ou d’une femme délirante », a déclaré à l’APA Erich Zwettler de l’office fédéral de police criminelle. La femme se trouvait l’après-midi à l’inspection de police Deutsch-Wagram en Basse Autriche. […]
23 août 2006.
Je n’étais pas folle, et il m’était pénible qu’on puisse seulement envisager une chose pareille. Mais pour la police, qui devait comparer les photos d’une petite écolière rondelette avec la femme amaigrie qui se tenait devant eux, cela devait sembler fort probable.
Avant d’aller à la voiture, je demandai une couverture. Je ne voulais pas que le ravisseur me voie car je l’imaginais toujours dans les parages, ni que quelqu’un filme la scène. Il n’y avait pas de couverture, mais les policiers me protégèrent des regards.
Arrivée à la voiture je m’enfonçai profondément dans le siège. Lorsque le policier mit le moteur en marche et que la voiture démarra, une vague de soulagement m’envahit. J’avais réussi. J’avais fui.
Au commissariat de police Deutsch-Wagram, je fus accueillie comme une enfant perdue. « Je n’arrive pas à croire que tu sois ici ! Que tu sois vivante ! » Les policiers qui s’étaient occupés de mon cas se pressaient autour de moi. La plupart étaient convaincus de mon identité, seuls un ou deux voulaient attendre un test ADN. Ils me racontèrent qu’ils avaient cherché très longtemps, qu’on avait constitué des commissions spéciales qui avaient été remplacées par d’autres. Leurs paroles fusaient à mes oreilles. J’étais certes extrêmement concentrée, mais comme je n’avais plus parlé à personne depuis longtemps, j’étais dépassée par tout ce monde. Je me sentais sans défense et infiniment faible au milieu d’eux et commençai à trembler dans ma robe légère. Une policière me donna une veste :
— Tu as froid, habille-toi, dit-elle gentiment.
Elle prit aussitôt une place dans mon cœur.
Avec le recul, je m’étonne que l’on ne m’ait pas emmenée directement dans un endroit calme et que l’on n’ait pas attendu au moins une journée avant de commencer les auditions. Je me trouvais en effet dans un état vraiment hors du commun. Pendant huit ans et demi, j’avais cru le ravisseur lorsqu’il prétendait que des gens mourraient si je m’enfuyais, or c’était exactement ce que je venais de faire, et rien de la sorte ne s’était produit ; malgré cela, la peur me tenaillait si fort que, même au poste de police, je ne me sentais ni en sécurité, ni libre. Je ne savais pas non plus comment faire face à cette avalanche de questions et de compassion. Aujourd’hui, je pense qu’on aurait dû me laisser me reposer tout en prenant bien soin de moi.
À l’époque, je ne remis pas en question cette agitation : sans pause pour respirer ni un moment de calme, je fus conduite dans une pièce adjacente dès qu’on eut constaté mon identité. On confia mon audition à la gentille policière qui m’avait donné la veste.
— Assieds-toi et raconte-moi tout calmement, dit-elle.
Je regardai les lieux autour de moi avec perplexité. Une pièce avec beaucoup de dossiers et qui sentait un peu le renfermé, elle respirait l’efficacité professionnelle. C’était le premier endroit dans lequel je passais du temps après ma captivité. Je m’étais tellement préparée à ce moment et, pourtant, toute la situation me paraissait irréelle.
La policière me demanda tout d’abord si j’étais d’accord qu’elle me tutoie. Ce serait plus facile, pour moi aussi. Mais je ne voulais pas. Je ne voulais pas être « la Natascha » que l’on pouvait traiter et bousculer comme une enfant. Je m’étais enfuie, j’étais adulte et je lutterais pour être traitée convenablement.
La policière acquiesça et me demanda d’abord quelques petites choses avant de me faire apporter un brötchen.
— Mangez quelque chose, vous n’avez plus que la peau sur les os, me dit-elle.
Je tenais à la main le petit pain qu’elle m’avait tendu et ne savais comment me comporter. J’étais tellement désorientée que cette sollicitude, ces paroles douces me semblaient des ordres auxquels je ne pouvais me conformer. J’étais trop excitée pour manger et j’avais jeûné bien trop longtemps, je savais que j’aurais de fortes crampes d’estomac si j’avalais maintenant un brötchen entier.
— Je ne peux rien manger, murmurai-je, mais le mécanisme d’obéissance s’enclencha.
Telle une souris, je grignotai tout le tour du petit pain. Il fallut un moment pour que la tension retombe un peu et que je puisse me concentrer sur la discussion.
La policière m’inspira tout de suite confiance. Tandis que les hommes de l’inspection m’intimidaient et que je les affrontais avec la plus grande vigilance, je sentais que je pouvais me laisser un peu aller avec une femme. Je n’en avais pas vu depuis si longtemps que je la dévisageais, fascinée. Ses cheveux sombres avaient la raie de côté, une mèche claire se détachait. Sur sa chaîne pendait un cœur en or, et des boucles brillaient à ses oreilles. Je me sentais entre de bonnes mains.
Puis je commençai à raconter, depuis le début. Les mots jaillissaient. À chaque phrase, je m’allégeais d’un poids, comme si le fait de parler de ma captivité dans la sobriété d’une administration et de dicter cela en vue d’un procès-verbal retirait à l’horreur son pouvoir effrayant. Je racontai à quel point je me réjouissais d’une vie d’adulte autonome, que je voulais mon propre appartement, un travail, plus tard une famille. J’eus finalement presque l’impression de m’être fait une amie. À la fin de l’audition la policière m’offrit sa montre, j’étais ainsi de nouveau maîtresse de mon emploi du temps : il ne serait plus réglé par quelqu’un d’autre, ou par une minuterie me dictant quand il faisait jour et quand il faisait nuit.
— S’il vous plaît, ne donnez pas d’interviews, la priai-je lorsqu’elle s’en alla, mais si vous devez parler aux médias, dites quelque chose de gentil sur moi.
Elle rit.
— Je vous promets de ne pas donner d’interviews – de toute façon, qui viendrait me questionner ?
La jeune policière à qui j’avais confié ma vie ne tint parole que quelques heures. Dès le jour suivant elle n’était plus en mesure de faire face à la pression des médias, et révéla à la télévision les détails de mon interrogatoire. Plus tard, elle s’en excusa auprès de moi. Elle était vraiment désolée, mais comme tout le monde, elle était dépassée par la situation. Ses collègues de Deutsch-Wagram aussi firent montre d’une naïveté remarquable. Personne n’était préparé au battage provoqué par la nouvelle. Tandis qu’après le premier interrogatoire, j’exécutais le plan élaboré depuis des mois en vue de cet instant, au commissariat en revanche, personne ne s’était attendu à la situation. « S’il vous plaît, n’informez pas la presse », répétais-je sans cesse, mais ils ne faisaient qu’en rire, la presse ne met pas les pieds ici.
Mais ils se trompaient lourdement. Lorsque, l’après-midi, on s’apprêta à me transférer à la direction de la police de Vienne, l’immeuble était déjà cerné. J’eus heureusement la présence d’esprit de demander une couverture pour me couvrir la tête avant de sortir du bâtiment. Mais même en dessous, je pouvais deviner les tempêtes de flashs. « Natascha ! Natascha ! » entendais-je de tous côtés. Soutenue par deux policiers, j’allai aussi vite que possible à la voiture. La photo de mes jambes blanches couvertes d’hématomes sous la couverture bleue ne laissant apparaître qu’une bande de robe orange fit le tour du monde. Sur le trajet pour Vienne, j’appris qu’on recherchait activement Wolfgang Priklopil. On avait inspecté toute la maison, mais on n’avait trouvé personne.
— On a entrepris de vastes recherches, m’expliqua l’un des policiers. Nous ne l’avons pas encore, mais tout agent apte au service s’en occupe. Le ravisseur ne pourra pas filer, encore moins à l’étranger. Nous l’attraperons.
À partir de ce moment-là, j’attendis qu’on m’annonce le suicide de Wolfgang Priklopil. J’avais allumé une bombe. La mèche brûlait et il n’y avait aucune possibilité de l’éteindre. J’avais choisi la vie. Pour le ravisseur, il ne restait que la mort.
Je reconnus ma mère aussitôt, lorsqu’elle entra à la direction de la police de Vienne. 3 096 jours avaient passé depuis cette matinée où j’avais quitté l’appartement du Rennbahnweg sans dire au revoir. Huit ans et demi pendant lesquels j’avais eu le cœur brisé de ne pas m’être excusée. Toute une enfance sans famille. Huit Noël, d’innombrables soirées où j’aurais tant souhaité un mot de sa part, une caresse. Elle était maintenant devant moi, presque inchangée, comme un rêve qui se matérialise soudain. Elle sanglotait bruyamment, riait et pleurait en même temps lorsqu’elle traversa la pièce pour me prendre dans ses bras.
— Mon enfant, mon enfant, tu es revenue ! J’ai toujours su que tu reviendrais !
J’inspirai profondément son parfum.
— Tu es là, ne cessait de murmurer ma mère, Natascha, tu es là.
Nous nous étreignîmes longtemps, serrées l’une contre l’autre. Cette proximité m’était si inhabituelle qu’elle me tournait la tête.
Mes deux sœurs étaient juste derrière elle, elles aussi fondirent en larmes lorsque nous nous prîmes dans les bras. Peu après arriva aussi mon père. Il se précipita sur moi, me regarda incrédule et chercha d’abord la cicatrice que je m’étais faite enfant. Puis il me prit dans les bras, me souleva et sanglota.
— Natascha, c’est bien toi !
Le grand et fort Ludwig Koch pleurait comme un enfant et je pleurais avec lui.
— Je t’aime, murmurai-je tandis qu’il s’apprêtait à repartir bien trop tôt, comme toutes les fois où il m’avait ramenée à la maison à la fin du week-end.
C’est curieux comme les questions que l’on se pose après tant de temps sont insignifiantes : « Les chats sont encore vivants ? Tu es encore avec ton copain ? Comme tu fais jeune ! Comme tu fais grande ! »
Comme si on devait d’abord y aller par petites touches après tant de temps. Comme si on parlait avec un étranger qu’on n’ose approcher de trop près par politesse, ou parce qu’on ne sait pas quel sujet aborder. Pour moi, c’était une situation incroyablement difficile. Je n’avais surmonté toutes ces années qu’en me retirant en moi-même. Je ne pouvais changer si vite et ressentais un mur invisible malgré toute cette proximité physique entre moi et ma famille. Comme sous une cloche de verre, je les voyais rire et pleurer, tandis que mes larmes se tarissaient. J’avais vécu trop longtemps dans un cauchemar, ma prison psychique était encore là et se dressait entre moi et ma famille. Dans ma perception, tous les autres avaient la même tête qu’il y a huit ans, tandis que la petite écolière était devenue une femme adulte. J’avais le sentiment que nous appartenions à des bulles temporelles différentes, qui s’étaient brièvement rapprochées pour s’éloigner maintenant à une allure vertigineuse. Je ne savais pas comment ils avaient vécu ces dernières huit années, ce qui s’était passé dans leur monde. Mais je savais qu’il n’y avait pas de mots pour ce que j’avais vécu – et que je ne pouvais montrer les sentiments qui me submergeaient intérieurement. Je les avais enfermés depuis si longtemps que je ne pouvais ouvrir si facilement la porte de ce cachot, mon propre cachot.
Le monde dans lequel je revenais n’était plus celui que j’avais quitté. Et moi non plus, je n’étais plus la même. Plus rien ne serait comme avant – jamais. Cela m’apparut clairement par la suite, lorsque je posai une question à ma mère :
— Comment va grand-mère ?
Ma mère regarda par terre, gênée.
— Elle est morte il y a deux ans. Je suis vraiment désolée.
J’avalai ma salive et enfouis aussitôt la triste nouvelle bien loin sous la carapace que je m’étais faite durant toutes ces années. Ma grand-mère. Des lambeaux de souvenirs me hantaient. L’odeur de baume camphré et des bougies de Noël. Son tablier, le sentiment de proximité, la certitude que d’avoir pensé à elle m’avait aidée à traverser bien des nuits au cachot.
Après que mes parents eurent accompli leur « devoir » et m’eurent identifiée, ils furent conduits dehors. Mon devoir était maintenant d’être à disposition de l’appareil administratif. Je n’avais pas encore droit à un moment de calme.
La police fit venir une psychologue censée me soutenir les jours suivants. On me demandait constamment comment encourager le ravisseur à se rendre. Je n’avais pas de réponse. J’étais sûre qu’il se suiciderait, mais je ne savais ni comment ni où. J’entendis dire qu’on vérifiait la présence d’explosifs dans la maison de Strasshof. En fin d’après-midi, la police découvrit mon cachot. Des spécialistes en blanc passaient au peigne fin la pièce qui avait été ma prison et mon refuge pendant huit ans. Quelques heures plus tôt, je m’y étais réveillée.
Le soir, je fus conduite en véhicule civil dans un hôtel du Burgenland. Après les recherches infructueuses de la police viennoise, une commission spéciale du Burgenland avait repris mon dossier. J’étais maintenant placée sous leur protection. Il faisait nuit depuis longtemps lorsque nous arrivâmes à l’hôtel. Accompagnée de la psychologue, je fus conduite dans une chambre avec un lit double et une salle de bains. Tout l’étage avait été vidé et était maintenant gardé par des agents armés. On craignait la vengeance du ravisseur, qui restait introuvable. Je passais ma première nuit en liberté avec une psychologue dont les paroles se déversaient sur moi en un flot ininterrompu. J’étais à nouveau coupée du monde extérieur – pour me protéger, comme l’affirmait la police. Elle avait peut-être raison, mais moi dans cette chambre je devenais presque folle. Je me sentais enfermée et n’avais qu’un souhait : écouter la radio. Savoir ce qu’il était advenu de Wolfgang Priklopil. « Croyez-moi, ce n’est pas bon pour vous », ne cessait de m’opposer la psychologue.
Je bouillais intérieurement, mais me conformai à ses ordres. Tard dans la nuit, je pris un bain. Je me plongeai dans l’eau et tâchai de me détendre. Je pouvais compter sur les doigts des deux mains combien de bains j’avais eu le droit de prendre pendant ma captivité. Je pouvais maintenant me l’autoriser et y verser autant de sels que je voulais, mais je ne pouvais en profiter. Quelque part au-dehors, l’homme qui avait été le seul être humain de ma vie pendant huit ans cherchait un moyen de se suicider.
J’appris la nouvelle le jour suivant dans la voiture de police qui me ramenait à Vienne.
— A-t-on des nouvelles du ravisseur ? fut ma première question en montant en voiture.
— Oui, dit le policier avec prudence, il n’est plus en vie. Il s’est donné la mort à 20 h 59 à la gare du nord de Vienne en se jetant sous un train.
Je levai la tête et regardai par la fenêtre. Dehors défilait le paysage plat et estival du Burgenland. Une nuée d’oiseaux s’envolait d’un champ. Le soleil brillait oblique dans le ciel et baignait les prés de fin d’été d’une chaude couleur. J’inspirai profondément et étirai les bras. Un sentiment de chaleur et de sécurité envahit mon corps, partant du ventre jusqu’aux pointes de mes orteils et de mes doigts. Ma tête se fit légère. Wolfgang Priklopil n’existait plus. C’était fini.
J’étais libre.